— Népal —
Le Gange prend naissance dans l’Himalaya, où il est alimenté par de nombreux affluents qui traversent le Népal avant de poursuivre leur cours vers l’Inde et le Bangladesh. Si ce fleuve est considéré comme un fleuve nourricier pour ces deux derniers, où il apporte des limons fertiles et soutient l’irrigation, il a longtemps eu un impact très différent dans sa région d’origine. Au Népal, e bassin versant du Gange a provoqué une forte érosion, emportant les terres fertiles des montagnes. Le phénomène était si important que le Népal s’est retrouvé exportateur net de terre, ce qui affectait gravement sa couverture forestière et sa biodiversité.
Face à cette situation critique, le gouvernement népalais a entrepris une série de réformes pour inverser cette tendance et reconstituer la couverture forestière du pays. Dès 1976, avec l’introduction des Panchayat Forest Rules et Panchayat Protected Forest Rules, les premières mesures ont été mises en place pour transférer certaines responsabilités forestières aux conseils de village (panchayats) et encourager la participation locale dans la gestion des forêts. Ces initiatives ont posé les bases d’une approche communautaire qui allait se renforcer au fil des années. En 1989, le Master Plan for the Forestry Sector, soutenu par la FAO et la Banque asiatique de développement, a défini une stratégie nationale axée sur la reforestation et la foresterie communautaire. Enfin, en 1993, le Forest Act a marqué un véritable tournant en reconnaissant officiellement les « Groupes d’usagers de la forêt » (Community Forest User Groups, CFUGs) et en institutionnalisant leur gestion des forêts locales, tout en conservant quelques forets dans le domaine national. L’État, jusque-là gestionnaire exclusif des forêts, s’est transformé en facilitateur, permettant aux communautés locales de prendre en charge la restauration et l’entretien des espaces forestiers avec pour objectif de passer de 40% a 80% de couverture forestière nationale.
Grâce à ce modèle, le Népal a vu l’émergence de différents modes de gestion forestière adaptés aux réalités locales : les districts gèrent les forêts domaniales, les communautés s’occupent de blocs forestiers plus petits, et même les groupes vulnérables, comme les familles pauvres et les populations marginalisées, bénéficient de baux emphytéotiques à très long terme (de 18 à 30 ans renouvelabe). Cette approche inclusive a permis une répartition équitable des terres forestières existantes et un regain d’activité dans des zones autrefois stériles maintenant plantées et entretenues
Les gardes forestiers, autrefois perçus comme des « policiers de la forêt », sont devenus des formateurs et des accompagnateurs techniques pour les communautés. Ces dernières ont appris à diversifier les plantations en mélangeant différentes espèces d’arbres et de plantes, ce qui a ouvert la voie à une exploitation raisonnée des ressources forestières et leurs usages. Le bois est désormais utilisé pour la charpente, la menuiserie et la vente lors de coupes régulées, tandis que les sous-bois sont mis à profit pour cultiver des épices comme le curcuma, ou encore des plantes fourragères. Ces dernières sont destinées au bétail, notamment les chèvres très nombreuses dans les villages et qui sont maintenant enfermées en stabulation conformémement à la loi, car elles consistaient un facteur important d’érosion en consommant le couvert végétal . La culture de plantes comme le vétiver a également été introduite pour lutter contre l’érosion grâce à ses racines ou l’herbe du Tigre pour la fabrication de balais avec ses hampes florales, offrant autant de nouvelles ressources financières aux groupes vulnérables
L’élevage a connu une transformation notable. Les chèvres, particulièrement adaptées montagnes et nécessitant moins d’investissements que les bovins, ont été favorisées. Les ménages participants ont reçu quelques chèvres de race améliorée dont la descendance se partage dans chaque familles sur le modele du don réciproque d’animaux ainsi qu’une formation sur les meilleures pratiques d’élevage. Le passage de l’élevage en liberté à l’élevage en stabulation a permis de réduire la pression sur les forêts due au pâturage incontrôlé, tout en augmentant la disponibilité de fumier, améliorant ainsi la fertilité des sols.
Malgré la rudesse des terres mises à disposition pour les populations les plus pauvres, comme les sommets des collines rocheuses, les résultats obtenus grâce à ces efforts sont impressionnants. Les comparaisons d’images satellitaires sur une période de vingt ans témoignent d’un reboisement massif, transformant des zones autrefois arides en espaces verdoyants, diminuant d’autant l’érosion tout en augmentant les revenus ruraux
Ce succès développé entre autres, par le programme LFLP (Leasehold Forestry and Livestock Programme) du gouvernement Népalais et soutenu par la communauté internationale et le FIDA, est également une source d’inspiration régionale. Il a été documenté dans l’ouvrage collectif dirigé par Benoit Thierry Regenerating Forests and Livelihoods in Nepal: A New Lease on Life, publié par CABI en 2015, qui met en lumière vingt ans d’efforts pour allier régénération forestière et réduction de la pauvreté. Le modèle népalais de foresterie communautaire est souvent comparé à celui du Bhoutan, qui a atteint son objectif de 80 % du territoire couvert de forêts et où la neutralité carbone a été atteinte grâce à l’hydroélectricité.
Le Népal, autrefois gravement touché par l’érosion et la déforestation, est aujourd’hui reconnu comme un exemple de réussite en matière de gestion durable des forêts et de restauration de la.
— Bangladesh —
Dans les basses terres après avoir quitté la chaine Himalayenne, le Gange, fleuve sacré en Inde, traverse les plaines pour rejoindre son delta au Bangladesh, où il conflue avec le Brahmapoutre. Ce pays, bien que modeste en taille avec ses 148 460 km², est densément peuplé, abritant 170 millions d’habitants, soit une densité moyenne énorme de 1 145 habitants par km² (20 000 en milieur urbain). Longtemps considéré comme un pays pauvre et sans perspective, le Bangladesh a néanmoins surmonté de nombreux défis grâce à une combinaison d’adaptation humaine, d’initiatives politiques et techniques et de coopération internationale.
La majeure partie du pays se situe au niveau de la mer, ce qui le rend particulièrement vulnérable aux inondations et aux cyclones. Les crues venant du nord, provoquées par le débordement du Gange et du Brahmapoutre, et les tempêtes cycloniques du sud, qui inondent les terres côtières avec de l’eau salée, compliquent la vie des habitants. Le delta formé par ces deux fleuves, auquel s’ajoute la Meghna, est l’un des plus dynamiques au monde. Remodelé en permanence par l’accrétion et l’érosion, il donne naissance à de nouvelles îles appelées « chars ». Bien que ces terres soient fertiles et peuplées rapidement, elles sont extrêmement exposées aux aléas naturels, notamment les crues, les cyclones et la salinisation des sols.
Dans le nord-est du pays, la région des Haors est constituée de vastes dépressions humides où les terres sont inondées pendant six à sept mois par an. Ces cuvettes, les « haors », se remplissent d’eau durant la mousson, couvrant des milliers de km2 qui, après la saison des pluies, se transforment partiellement en terres cultivables. Les sols, bien que fertiles, imposent des conditions difficiles pour l’agriculture. Cet écosystème unique, riche en biodiversité, abrite des oiseaux, des poissons et des plantes aquatiques, et il soutient des activités comme le maraîchage et la pisciculture pendant la saison sèche.
Malgré ces défis, les paysans bengalis, grâce à leur expertise millénaire, adaptent leur mise en valeur des ressources de leur environnement. Les limons transportés par les fleuves enrichissent les sols, permettant jusqu’à trois à quatre récoltes par an selon les cultures. Toutefois, pendant des décennies, les famines et les conflits ont freiné cette résilience agricole. Une stabilisation politique, amorcée il y a environ vingt ans, avait permis plusieurs avancées pour la sécurité alimentaire et un décollage économique du pays. Le gouvernement a réorganisé les services sociaux et investi dans les infrastructures, notamment le réseau routier, écoles et hôpitaux en instaurant la taxation effective des entreprises privées. Par ailleurs, la dissolution des cartels des engrais et des semences a rétabli la concurrence et permis une augmentation spectaculaire de la production de riz, qui est passée de 10 à 30 millions de tonnes en dix ans. Cette prouesse, rare dans le monde, a restauré la souveraineté alimentaire du pays.
Depuis la fin des années 1970, à la suite d’autres projets analogues financés par la communauté internationale, le Char Development and Settlement Project (CDSP) a joué un rôle clé dans l’amélioration des conditions de vie sur les chars. Né de la collaboration entre le Bangladesh, le FIDA et plusieurs bailleurs de fonds, il s’est déployé sur plusieurs phases. Ainsi le CDSP-IV, mise en œuvre entre 2011 et 2018, a couvert cinq chars représentant une superficie totale de 26 057 hectares et une population de 171 000 habitants. Le projet a favorisé le développement d’infrastructures résilientes au climat, telles que des digues, des routes, des abris cycloniques . Il a également permis l’attribution de titres de propriété aux familles vulnérables, sécurisé les moyens de subsistance grâce à l’agriculture, à l’élevage et au microcrédit, tout en promouvant l’autonomisation des femmes par des activités génératrices de revenus.
Les limons déposés à la sortie du delta par le Gange et le Brahmapoutre ont un autre effet notable : ils créent de nouveaux îlots en mer, augmentant progressivement la surface du pays (les chars évoqués précédemment). Ces nouvelles terres sont d’abord aménagées pour être protégées contre l’érosion marine, encadrées par des digues et renforcées par des plantations de palétuviers formant des ceintures vertes. Ces arbres aquatiques protègent les digues, réduisent l’impact des vents et aident les sols à se dessaler progressivement grâce aux rinçage des pluies, les rendant cultivables. Cette technique, bien connue sous le nom de « polders », est ainsi mise en œuvre au Bangladesh.
Chaque année, les cyclones font remonter l’eau salée dans les terres, inondant les champs et dévastant les villages. Le CDSP a accompagné les populations dans leur adaptation en construisant des plateformes surélevées pour protéger le bétail appelées « killas » et en agrandissant les écoles, dont les salles et les terrasses servent d’abris temporaires pour les villageois pendant les inondations. Cette approche optimise la polyvalence des ces lieux et renforce leur rôle central dans la vie des communautés.
Le CDSP est reconnu comme un modèle de réussite en matière de gestion des terres et d’adaptation au changement climatique. Cette expérience a été documentée dans l’ouvrage collectif dirigé par Benoit Thierry New Land, New Life: A Success Story of New Land Resettlement in Bangladesh, publié par CABI en 2020. Le projet a également reçu plusieurs distinctions internationales, dont le prix pour l’égalité des genres FIDA en 2017 et le British Expertise International Award en 2018.
Ce pays, souvent perçu comme l’un des plus vulnérables au monde, illustre avec force la capacité d’adaptation des sociétés humaines face à des défis environnementaux majeurs. Grâce à des initiatives comme le CDSP, le Bangladesh transforme ses contraintes naturelles en opportunités, améliorant les conditions de vie de ses habitants tout en renforçant leur résilience.
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Conclusion
Les exemples du Bangladesh et du Népal montrent qu’il existe des solutions à petite et grande échellepour promouvoir le développement rural et renforcer la résilience face à des catastrophes environnementales majeures, qu’elles soient dues aux crises climatiques, à la pression démographique ou à des conditions politiques instables. Cependant, ils soulignent tous deux des principes essentiels :
- Adopter une approche holistique et intégrée qui prend en compte les multiples dimensions du développement.
- Impliquer activement les communautés locales dans la planification et la mise en œuvre des projets pour garantir leur pertinence et leur durabilité.
- Gérer durablement les ressources naturelles, afin de renforcer la sécurité alimentaire et d’améliorer les moyens de subsistance par un revenu accru des plus vulnérables
- Intégrer des stratégies d’adaptation au changement climatique au niveau local et national pour répondre aux défis présents et futurs.
En appliquant ces principes aux spécificités des contextes locaux, il est possible de mettre en œuvre des initiatives efficaces et durables. Ces projets peuvent non seulement améliorer les conditions de vie des populations rurales, mais aussi contribuer à la préservation de l’environnement.
Toutes les sociétés, y compris les plus vulnérables, s’adaptent à leur milieu pour en tirer des conditions de vie décentes. Parmi les piliers fondamentaux du développement durable, l’éducation joue un rôle crucial. Elle permet de sensibiliser les populations à l’importance d’une gestion raisonnée de leur environnement et de la biodiversité. Avec une éducation adéquate, les communautés peuvent mieux gérer leur environnement tout en conservant la biodiversité. Cela inclut des pratiques comme la création de parcs naturels, la mise en place de zones tampons, une exploitation raisonnée des ressources, ainsi que la réhabilitation des milieux fragiles, qu’il s’agisse de zones côtières (polders, palétuviers) ou montagneuses (forêts, couvert végétal, fourrages).
Benoit Thierry et Nathan Bohmaert – IdealDev Agency – Décembre 2024